12.10.2006
Censurer le réel
Par Stéphane CHAUDIER
France, septembre 2006. Vous tenez entre les mains un objet étrange : quelque chose de vivant, et pourtant déjà mort ; quelque chose d’inerte, et qui palpite encore ; un trésor qu’on brûle de partager, et qu’on gardera pour soi seul. Cette chose étrange, dont on croyait qu’elle n’existait plus, c’est un livre interdit.
Ce livre est consacré à Claire Chazal. Sarah Vajda en est l’auteur. Il s’intitule Derrière l’écran (biographie romancée), éditions Pharos. Est-ce un livre obscène ? Nullement. Le fils, le mari, les amants ? L’anecdote n’est là que pour le décor. Elle sert la thèse du livre. Puisque Claire est une femme, il fallait bien expliquer comment cette femme est devenue une image. « Juste une image », dirait Godard. Les avocats de Mme Chazal invoquent justement le droit à l’image. Comprenons : le droit de n’être qu’une image, une image qu’on contrôle et qui proclame : « regardez-moi ; je suis la vérité et la vie ; moi seule existe ». Toucher à l’image, c’est donc toucher à l’être. Cette « image-légende » suspend la parole, décourage la critique, interdit le commentaire. On a touché au vers, disait Mallarmé. Faut-il toucher à l’image ? Ce serait l’une des tâches de la littérature contemporaine, si elle voulait être réaliste.
Au cœur de son livre, Sarah Vajda permet de comprendre les ressorts de la censure. Claire souffre du « complexe de Lamartine ». Les portraits qu’on fait d’elle la meurtrissent. Elle ne consent qu’à l’autoportrait qu’elle distille au fil des magazines. C’est la maladie du siècle – et elle l’incarne. Qu’y a-t-il donc « derrière l’écran » qu’il faut à la fois taire et montrer ? La biographe dévoile l’œuvre d’une vie. Elle pourrait se résumer par ce vers de La Fontaine : « Je me dévouerais donc, s’il le faut ». Pour les Classiques, se dévouer signifiait « se sacrifier ». Claire est l’héroïne d’un tel sacrifice. Sans cesse, sa vie doit pouvoir se confondre avec l’image qu’elle veut en donner. Les magazines, la presse people authentifient le miracle : derrière l’écran, il y a encore et toujours de l’écran, une image qu’on appelle « la vie privée ».
La femme incomparable, qui accroche la lumière comme personne, se révèle être une femme fragile, c’est-à-dire ordinaire. Unique et banale, Claire, comme tout le monde, veut être aimée. Elle veut être heureuse. Elle croit y parvenir grâce à un combat permanent, dont elle dévoile les épisodes à la presse. De toutes les épreuves, elle triomphe : sereine et lumineuse. C’est cette image-là que TF1 choisit pour convoquer le monde dans le JT. La formule est bien rôdée. Le monde change, Claire ne change pas. Le monde inquiète, Claire rassure. Le monde est incompréhensible, Claire est limpide. Ses secrets, tout le monde les connaît. Ses craintes, tout le monde les partage : ne pas vieillir et être aimée ; être mère et rester mince. Le sens de la vie est là. En s’invitant au JT, le monde devient quelque chose de semblable à Claire : rassurant et familier.
La petite provinciale qui doutait d’elle-même ne doute plus : TF1 lui a permis d’être aimée, riche et célèbre. Claire leur fera don de sa personne. C’est ce pacte sagement faustien que dénonce le livre. Contre tous les privilèges de l’image, il invoque deux valeurs qui sont aussi deux passions : l’art et la politique. Ce sont des pierres de touche. Par peur de souffrir, Claire jeune fille a renoncé à sa passion, la danse. Par peur de l’inconnu, elle a voté Balladur. Le public, devenu électeur, ne l’a pas suivie. Construite pour servir les intérêts de ceux qui la diffusent, la belle image n’est pas le tout du réel.
Voulez-vous déplaire ? Il suffit de sortir du cercle enchanté de l’image, des émotions qu’elle suscite, de faire valoir les droits de la raison, de la raison qui juge. Comme autrefois les roseaux, qui murmuraient à Midas ce qu’il voulait qu’on tût, la biographie de Sarah Vajda ne cesse de répéter : « Claire, tu es une femme d’aujourd’hui. Tout héroïsme te fait fuir. Tu ne connais de repos, de certitude, que dans le sacrifice professionnel. Les passions te dérangent. Tes désirs sont ceux dont nous parle la presse du cœur. Tu as le visage de la France d’aujourd’hui. Tu es émouvante. Tu es médiocre ».
Dans la biographie de Sarah Vajda, la vie, si peu romanesque, de l’héroïne est moins racontée qu’expliquée et jugée. À sa manière, cette pseudo-fiction est donc un essai sur la France contemporaine. L’analyse est subtile et mérite d’être lue. Mais le livre a déplu. Il est donc interdit.
Stéphane CHAUDIER, Maître de Conférences (Lettres)
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