12.10.2006

Ce que la littérature fait à TF1

Par Stéphane CHAUDIER

Il y a quelques années, un journaliste amochait un paparazzi. L’affaire fit grand bruit, et ce n’est que justice. Qu’un mandarin de l’image donne une petite leçon de savoir vivre à un voyou du même monde (l’image), rien de plus normal ; mais il aurait fallu que la chose se fît avec élégance… L’élégance, c’est au contraire la spécialité de Claire Chazal. Avec tact et discrétion, elle vient de faire interdire « la biographie romancée » que lui consacre Sarah Vajda (Claire Chazal, derrière l’écran, éditions Pharos, J.-M. Laffont). L’affaire, cette fois, ne fait aucun bruit. Chazal, Vajda, les noms parlent d’eux-mêmes. La partie est trop inégale. Mais pourquoi, dans ces conditions, avoir recours à la célèbre Xe chambre correctionnelle de Nanterre ? Un petit bataillon de lecteurs ferait-il peur à la grande armée des téléspectateurs ? Qu’est-ce que les mots ont bien pu faire à l’image pour qu’elle sorte ainsi de ses gonds ? Pour ceux qui s’intéressent au pouvoir de la littérature, qui pensent qu’elle peut et doit dire quelque chose du monde où nous vivons, la question est d’importance. Saisissons-là quand il est encore temps, avant les juges ne la tranchent.

Inutile de barguigner : à l’évidence, la femme qui, sur la page couverture, choisit de faire apparaître cette énigmatique formule, « biographie romancée », aime les mots. Elle sait que seul l’oxymore (l’alliance des contraires) ménage « assez de lumière pour ceux qui ne désirent que de voir, et assez d’obscurité pour ceux qui ont une disposition contraire ». De fait, la « biographie romancée » de Vajda prétend apporter à la critique des médias le renfort d’un point de vue littéraire. Mais sur un tel sujet, que peut-on dire de plus qui n’ait déjà été dit ? Après tout, ceux qui veulent savoir le savent : le capitalisme s’est emparé du monde des loisirs après avoir avalé celui du travail. Si vous estimez que TF1 est un mauvais éducateur, si, comme Péguy, vous croyez que « flatter les vices du peuple est encore plus lâche et plus sale que de flatter les vices des grands », alors, vous insultez les téléspectateurs. Vous les prenez pour des aliénés, c’est-à-dire pour des idiots ; vous pensez que les gens sont incapables de discerner par eux-mêmes leur intérêt et leur plaisir. Vous êtes un esprit chagrin ; pire : un élitiste.

Voilà pourquoi, sans scrupule aucun, les libéraux ont pu confier au Capital le soin d’éduquer la nation française. Sarah Vajda est de ceux qui ne s’y résignent pas. Elle prétend rendre compte du nouveau malaise dans la civilisation là où il se fabrique, c’est-à-dire à TF1. Sa « biographie romancée » raconte l’ascension fulgurante de la petite Claire. Très vite, le récit de cette vie devient instrument de pensée et de combat. S’agit-il de livrer des faits, et rien que des faits ? De publier les bulletins de paie de la star du JT ? De montrer les photos du mari, de l’enfant, des amants ? Nullement. Sarah Vajda ne mange pas de ce pain-là. Elle imagine le dialogue, tour à tour complice et tendu, entre Claire et l’un de ses jeunes confrères. Au fur et à mesure que l’idole lui confie son histoire, ses émotions, les contradictions qui la minent, le zélé défenseur se prend à douter. Et le lecteur avec lui. Plus l’intimité recréée de Claire Chazal se révèle, et plus on pense à Pascal, parlant des libertins : « ils sentent leur néant sans le connaître ».

Après tant d’autres, Sarah Vajda le prouve : seul un littéraire peut se targuer de faire de la compassion un outil d’impitoyable analyse. En bonne romancière, la biographe a imaginé, éprouvé, rendu plausibles les affects de la star et de son public. Sa critique procède de la sympathie. Le sentiment et l’intuition peuvent donc rendre les plus grands services à la raison : c’est là tout le secret de la littérature. Pédagogue inspirée, Vajda explique le succès de Chazal et montre pourquoi ce succès est notre honte. La présentatrice vedette de TF1 incarne la petite française modèle. Provinciale, elle aime le travail bien fait. Elle en est récompensée. Jolie, elle porte à l’écran les emblèmes de la femme moderne : elle élève son fils seule, elle veut être heureuse en amour. La vérité se dégage : Claire est un personnage de roman. Sentimental et bien pensant, ce roman est fabriqué par et pour TF1. Le chazalisme est notre bovarysme. De ce romanesque à deux sous, Vajda a fait la critique. Le genre volontairement ambigu qu’elle adopte, qu’elle invente peut-être, se prête au sujet. Petit à petit, par magazines interposés, TF1 transforme la journaliste en icône. Claire y consent ; elle s’abandonne à la célébrité, acquiert à ses propres yeux la consistance qui lui manquait. La messe est dite : dès qu’ils la regardent, les Français cessent de s’informer ; ils consomment une image. Tout ce qui vient du monde est insignifiant, rapporté aux infinies variations du sourire, du tailleur, des mèches de la nouvelle star. Le spectacle et le marketing s’imposent jusque dans l’enceinte sacrée de l’info. Le triomphe de la Madone du JT consomme la déroute de la pensée civique.

Il n’est pas de bon récit qui ne rende intelligible la complexité des temps. Tandis que Claire s’identifie à son succès sans jamais en interroger les présupposés, son collaborateur et sigisbée (personnage fictif) découvre à quel point tout est faux à TF1. La télé, cette seconde nature, impose l’artifice consumériste comme norme. Elle évince toutes les autres formes de sociabilité. De tout cela, Claire choisit de ne rien savoir. Dans le miroir que sa biographe lui tend, elle refuse de se regarder. Pire, elle nous défend de la regarder. L’autorité de la célébrité, qui ne repose sur rien d’autre qu’elle-même, l’emporte sur celle que confère la recherche patiente, laborieuse et incertaine de la vérité. Que, parfois, la littérature soit ce preux chevalier qui porte haut les couleurs de la vérité, voilà qui rassure. Mais qu’elle soit, pour cette raison même, traînée en justice, voilà qui indigne et consterne.

Stéphane CHAUDIER, Maître de Conférences (Lettres)

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