sarahvajda
Ce blog est dédié à l'affaire "CHAZAL - VAJDA".
En guise d'introduction à cette affaire, nous vous proposons de lire les quelques lignes suivantes, extraites d'un texte de Bruno Deniel-Laurent, rédigé en juillet 2006 dans les premières heures de cette affaire. Pour toute question : derrierelecran@gmail.com
Est-ce une conséquence de la torpeur estivale ou du brouhaha footballistique ? Toujours est-il qu’un un évènement, suffisamment rarissime pour qu’il fasse en général tressaillir le milieu de l’édition – l’interdiction d’un livre –, se heurte ces derniers jours à un étonnant mur d’indifférence, alors même qu’il implique une personnalité de premier plan : Claire Chazal. Le Tribunal de Grande Instance de Nanterre, saisi par la présentatrice et son compagnon Philippe Torreton, ordonne en effet, dans un référé rendu le 7 juillet, la suspension de la diffusion de Derrière l’écran, biographie romancée de Claire Chazal de Sarah Vajda (Pharos / Jacques-Marie Laffont). Motif invoqué par les plaignants : protection de la vie privée et droit à l’image. En attendant le jugement de fond, qui pourrait intervenir en octobre, le livre reste donc interdit à la vente.
On sait que les biographies non autorisées de personnalités – les « BNA », selon l’expression consacrée par les cabinets d’avocats – sont à la mode. S’abreuvant aux mêmes torves mamelles que la presse « trash people », l’exercice suppose un couple immuable : d’un coté un journaliste d’investigation soutenu par un éditeur prêt à en découdre avec les tribunaux civils, de l’autre une personnalité dont l’image publique camouflerait quelques turpitudes appétissantes. Le problème, précisément, est que le livre de Sarah Vajda n’appartient pas à ce genre de dramaturgie : docteur en littérature, spécialiste des « droites nationales », entrée dans l’arène éditoriale avec une imposante biographie de Maurice Barrès, Sarah Vajda n’a guère le profil d’une échotière ou d’une enquêtrice des milieux télévisuels. L’auteur postule d’ailleurs que la vie de Claire Chazal se révèle particulièrement pauvre en événements saillants : « Claire parut dans la petite lucarne. Voilà toute son épitaphe.» Loin de charrier des révélations sur la vie privée de Claire Chazal, Derrière l’écran se présente d’emblée, sous le prétexte d’être une « biographie romancée, peut-être pas tant que cela, de la directrice de l’Information à TF1 », comme un essai littéraire sur la chose télévisuelle, irrigué par les thèses de Guy Debord et Marshall Mac Luhan. Les premières pages s’ouvrent ainsi sur une scène surréelle : Claire Chazal, détrônée par une « Agathe fauve et carnivore », son antithèse parfaite, trouve le réconfort auprès d’un jeune homosexuel, lequel parvient à convaincre la star déchue, lui chantant les grands tubes des années 80, de tourner le film de sa vie. Il est évident que n’importe quel lecteur, arrivé à ce stade de Derrière l’écran, comprendra qu’on navigue ici dans un récit warholien où le vrai ne se distingue plus du faux, et que les fragments de vie privée de Claire Chazal n’ont finalement qu’un statut précaire. La présentatrice est analysée depuis son statut d’icône, le seul qui compte in fine ; Claire, à l’instar des Marylin ou des Liz de Warhol, apparaît unique et reproductible à l’infini, une femme factice biglant vers la femme vraie.
Face aux salutaires questions posées par ce livre OVNI, les motifs judiciaires ayant présidé à son interdiction apparaissent dérisoires : la photo de couverture, achetée par l’éditeur à l’agence Gamma, poserait problème puisque Claire Chazal n’en a pas autorisé la publication (le juge se basant sur l’argument hautement discutable que « la personnalité médiatique de la plaignante ne [suffirait] pas à en faire un sujet d’actualité »)... La reproduction d’un poème de Philippe Torreton, sur une vingtaine de lignes, ne répondrait pas aux « exigences légales de la courte citation » et porterait atteinte aux « droits d’auteurs du demandeur »… La référence comique à un titre de vaudeville, Dommage qu’elle soit une putain, pour se moquer de la réaction d’un jeune amoureux éconduit serait injurieux, etc. etc. On le comprend rapidement lorsque l’on se penche sur cette affaire : il y a une disproportion flagrante entre les faits reprochés – et certaines maladresses méritent sans doute d’être sanctionnées – et la gravité de la peine infligée au livre. Celle qui plastronne à l’occasion de ses quinze ans de Vingt-Heures – « Peu de personnalités télé durent, j’approche des records, non ? (1) » – et qui s’acharne à vouloir faire coïncider l’image privée et l’image offerte au téléspectateur a-t-elle le droit de criminaliser toute analyse de cette métamorphose apparente de l’être à l’image ? Peut-elle réduire au silence un livre dont la thèse centrale a le mérite d’être solidement argumentée – Sarah Vajda reprochant à la vedette son rôle social de « consolatrice » et d’inusable apologue des élites ? A-t-elle, surtout, le droit d’interdire un discours dont les harmoniques se développent bien au-delà de sa personne ? Car ce n’est pas la star qui crée la télévision, c’est la télévision qui crée la star ; et derrière Claire la femme quadruplement parfaite – femme libre qui fait carrière ; mère de famille ; femme amoureuse, fragile et passionnée ; amatrice d’art – se profile une matrice d’un genre particulier, le système TF1, au sein duquel Sarah Vajda, suivant les pas de Nick et Péan (2), fait pénétrer son lecteur, pour le plus grand effroi de ce dernier.
On ne répétera jamais assez que l’interdiction d’un livre reste un évènement rarissime en France. Que ce soit précisément ce livre-là qui, pour des motifs discutables, subisse la censure judiciaire devrait légitiment susciter un débat. Dans les jours précédant la sortie de Derrière l’écran, le journal Ici Paris, dans un article d’une violence inouïe, réclamait carrément « l’autodafé » pour le livre de Sarah Vajda. Il est attristant de constater que la justice, hélée par la femme-tronc préférée des Français, n’a pas hésité à suivre ce réquisitoire d’un autre âge.
Note :
(1) Entretien Ouest-France TV Magazine, 16 juillet 2006.
(2) TF1 un pouvoir, de Pierre Péan et Christophe Nick, Fayard, 1997.