12.10.2006
Assistez à la lecture de ce livre interdit
LECTURE PUBLIQUE d'extraits de Derrière l'écran, biographie romancée de Claire C. direcrice de l'Info à TF1, livre sorti le 23 juillet 2006 et retiré de la vente par mesure judiciaire conservatoire, dans l'attente d'un jugement au fond.
Où ? Au café du Progrès, 1, rue de Bretagne, 75003 Paris (Métro Filles du Calvaire ou Saint Paul - la station Chemin vert est fermée au public pour rénovation ! )
Quand ? Le jeudi 26 octobre à 20h.

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Version PDF de Derrière l'écran, livre de Sarah Vajda censuré par Claire Chazal et Philippe Torreton
Derriere_l_ecran_-_un_livre_INTERDIT_de_Sarah_Vajda.pdf
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Pour Sarah, contre Claire
Par Raphaël Dargent
Pour Sarah, contre Claire
De la France de Maurice Barrès à celle de Claire Chazal
Peu de médias nationaux s’en sont fait l’écho, pour ne pas dire aucun, à part France-Soir : au début de l’été, alors que la France vibrait des remous du coup de tête du capitaine de l’équipe tricolore de football – une équipe à vrai dire de plus en plus monocolore – un roman venait d’être retiré des librairies et, en l’attente d’un jugement, interdit à la vente. Nul n’en parla donc puisqu’un tel sujet – les soucis d’un écrivain nullement médiatique, Sarah Vajda – n’intéressaient personne parmi un peuple abruti d’images et ne s’intéressant plus qu’à la forme des choses et des êtres. Pourtant, il y avait là de quoi dire et écrire : ce n’est pas tous les matins qu’un livre est interdit en France, pays où l’on tolère au contraire de plus en plus dans de prétendus romans toutes sortes d’épanchements obscènes, de scènes racoleuses ou de descriptions scabreuses, en réalité faciles et dérisoires, témoins de la grande misère sexuelle de notre temps, textes de surcroît mal écrits, à vrai dire pas écrits du tout, ce qu’il faut bien appeler de la non-littérature. Les éditeurs, souvent réduits au rôle de marchands de papiers et de bonimenteurs de foires, sont désormais comme nombre d’animateurs télé : sommés de faire de l’audience. A quoi juge-t-on désormais qu’un livre, un film, une émission sont de qualité, sinon en consultant le palmarès des meilleures ventes, le nombre d’entrées, les points d’audimat ? Il n’est pas long le passage qui va de la télé-poubelle (trash ou reality) à la littérature-poubelle.
Bref, au royaume du m’as-tu-vu, un livre est en procès et cela n’émeut plus personne. Quel est le tort de cet ouvrage et que lui reproche-t-on ? En réalité, le scandale est contenu dans son titre : Claire Chazal. Derrière l’écran. L’animatrice, s’estimant calomniée ou dévoilée à son insu, attaque donc en justice celle qui ose passer derrière l’image de plasma et regarder la personne derrière l’icône. Atteinte à la vie privée, dit-on. Mais où est l’atteinte quand le personnage principal, Claire, personnage public s’il en est, se complaît justement à étaler, sciemment ou non, entre photos et révélations vraiment autorisées ou faussement volées, cette vie privée à longueur de magazines racoleurs ? Qu’apprend-on de plus, et de fondamental, qu’on ne savait déjà ? Certes, l’ambiguïté existe : l’ouvrage n’est pas un roman comme les autres. Il est dit « biographie romancée » ; c’est là une astuce d’éditeur, et une erreur : il eût mieux valu écrire « roman biographique ». Qu’il y ait ici un coup d’éditeur, sans nul doute. Mais il ne faut pas y voir un coup d’écrivain. Cet ouvrage est de commande: l’éditeur est seul responsable. Car en réalité l’ouvrage est bien un roman, en cela qu’il creuse, à travers des évènements que tout le monde connaît par ailleurs, la personnalité psychologique de Claire : le portrait qui ressort de cette analyse est celui tracé par Sarah Vajda. Nul ne dit, et certainement pas Sarah, que ce portait est objectif – ce n’est pas son propos, ce n’était pas son intention. Ce portrait est une interprétation, c’est-à-dire in fine une création.
Sarah Vajda n’est pas une débutante. Certains jugent que c’est un écrivain difficile – un critique, pour faire intelligent, écrit « amphigourique », ce qui est faux. La prose de Sarah Vajda n’est nullement embrouillée. Est-il étonnant que son écriture soit jugée difficile dans une époque où tout est devenu facile ? Le fait est que Sarah Vajda fait des phrases, contrairement à Christine Angot, et dit des choses, contrairement à Marc Lévy. Il y a quelques années, sa remarquable biographie littéraire de Maurice Barrès constitua un défi formidable lancée à la face de nos intellectuels de plateaux de télévision, censeurs à moindre frais, gorgés de bons sentiments gratuits. Las, l’ouvrage fut reconnu par les spécialistes mais ignoré du plus grand nombre puisque plus personne, hormis quelques lettrés, ne lit encore l’auteur de La Colline inspirée. Plus tard, Sarah écrivit au sujet de Jean-Edern Hallier, icône littéraire mystificatrice et boursouflée de suffisance ; certains lui reprochèrent cette audace. Aujourd’hui, écrire un roman biographique sur Claire Chazal est peut-être en passe d’être considéré comme un délit. C’est ainsi : on peut caricaturer, et salir tant qu’on veut, jusqu’à la contre-vérité, jusqu’à l’insulte, un authentique écrivain comme Barrès parce qu’il est passé de mode et politiquement incorrect ; on ne peut pas égratigner une icône télévisuelle, populaire et consensuelle.
Laurent Schang a raison de souligner que Barrès-Hallier-Chazal peut être assimilé à une trilogie. Quel titre lui donner à cette trilogie, sinon Le fond et la forme ou l’histoire d’un déclin français ? Oui, la fin de la France, c’est aussi ce passage de Barrès à Chazal, ce lent déclin – plus d’un siècle – vers Chazal. Passer de Barrès, le prince de la jeunesse, en Chazal, l’icône de la ménagère de cinquante ans, c’est descendre, pire c’est chuter lourdement et, sans doute, ne jamais se relever. Nul n’échappe à ce déclin, passant du fond à la forme, et surtout pas les hommes politiques, eux aussi happés par le vertige de la surface, de l’écran, de l’image. Que la politique a changé en un siècle ! Qu’ils sont loin les parlementaires de la jeune IIIe République, parfois fustigés par Barrès pour opportunisme ou corruption (déjà !), mais cultivés et souvent soucieux de l’intérêt national, et préférant le poids des arguments à la futilité des apparences, la force des controverses de fond au souci d’image et de look. Là aussi, c’est un fait, le vertige télévisuel est passé par là : de Jaurès à Royal ou de Clemenceau à Sarkozy, on ne monte pas, on descend.
En vérité, ce procès qui s’annonce illustre à sa manière les travaux de Mac Luhan – que Sarah cite – ou encore ceux de Régis Debray dont la revue Médium dissèque la prise du pouvoir de la vidéosphère sur la graphosphère, Debray qui stigmatise à sa façon la véritable révolution – au sens exact de retour en arrière, c’est-à-dire de décadence – qui en découle. L’image primant sur l’écrit, comme le look sur les convictions, la vedette télégénique condamne à coup sûr l’écrivain puisqu’elle a déjà condamné le véritable politique. Dans ce procès, on rejouera sans doute celui du pot de terre contre le pot de fer. Que pourrait peser Sarah, génial mais modeste écrivain contre Claire, vedette de l’écran ? C’est pourtant aussi pour ces générations de petits Français qui ne savent plus lire et consomment de l’image à s’en gaver, donnant raison à Patrick Le Lay qui vend à Coca-Cola « du temps de cerveau humain disponible » qu’écrit Sarah. C’est un fait : notre pays ne pense plus, il regarde ; il n’écrit plus, il zappe ; il ne lit plus, sinon Télé Z ou la presse dite people. Les écrivains de la trempe de Sarah Vajda sont là pour nous réveiller mais leurs cris sont bien faibles, assourdis qu’ils sont par les trompettes de la renommée télévisuelle, et lorsqu’ils nous parviennent, on prend soin encore de les étouffer complètement sous de fausses pudeurs ou d’hypocrites raisons.
Que Sarah Vajda dise des choses est un fait, qu’elle ne dissimule que mal dans son roman, derrière la figure du journaliste Pascal, ses propres réflexions sur le monde tel qu’il va, sur la France telle qu’elle se défait, sur la télévision telle qu’elle asservit les masses, est indéniable. Mais peut-on lui reprocher ? N’est-ce pas d’ailleurs son droit ? N’est-ce pas de surcroît cette caractéristique-là qui fait précisément de son ouvrage un roman, c’est-à-dire une oeuvre personnelle, de création ? S’il s’agit de dire que Sarah va trop loin, en laissant entendre que Claire fait partie du système, elle qui est directrice de l’Information à TF1, et participe de fait à une entreprise qui confine à la manipulation des masses, autant dire qu’il s’agit alors d’un procès aux relents politiques, où ceux qui sont en cause ne sont pas tant Claire et son compagnon, mais leurs patrons, industriels et financiers et leurs amis politiques… Que François Bayrou, candidat à la magistrature suprême, ait récemment croisé le fer avec une Claire étonnamment hargneuse au sujet de la collusion entre politique, média et intérêts financiers, démontre à quel point cette dernière est loin de l’image lisse et innocente qu’elle impose aux Français depuis des années.
Dans l’ouvrage de Sarah, Claire n’est pourtant qu’un symbole, un prétexte pourrait-on dire, presque un faire-valoir. Je ne suis pas sûr que son éditeur, soucieux de mettre « Chazal » en gros titre, ait vu ou voulu voir ce qu’il y avait derrière l’écran, à savoir non pas tant « Chazal » comme personne, que TF1 comme système médiatique et machine à décérébrer. J’ai beau relire l’ouvrage, je ne vois pas que Sarah soit si cruelle pour Claire ; il me semble, si on y regarde de près, que dans le roman de Sarah, Claire apparaît autant victime d’un système qui l’absorbe, que finalement complice, par faiblesse, cédant devant les facilités, les avantages, la notoriété et son cortège de privilèges ; il me semble que Claire n’est que peu atteinte comme personne ou alors par ricochet ; par contre, le procès de TF1 et de la TFunisation des médias français y est partout sous-jacent. Oui, il s’agit de cela, Sarah le fait dire à Pascal : « Présenter TF1, l’Entreprise, la Maison, la Firme.» Est-ce cela qui est finalement reproché à Sarah ? Serait-on revenu sans le savoir en 1857, aux temps d’Ernest Pinard, procureur du Second Empire, qui soucieux de veiller aux bonnes mœurs et au respect impérial, requérait en vain contre Flaubert coupable d’avoir écrit Madame Bovary et condamnait Baudelaire pour Les Fleurs du Mal et Eugène Sue pour Les Mystères du Peuple ? L’atteinte au politiquement correct se dissimulerait-il derrière l’écran de fumée de la violation de la vie privée ? En vrai, il serait scandaleux et une atteinte à la liberté d’expression que l’ouvrage de Sarah soit condamné. Car celui-ci ne constitue nullement une violation d’une vie privée que tout le monde connaît par ailleurs ; il est, et c’est ce qui fait sa force, une véritable œuvre romanesque qui dévoile et souvent dénonce, à travers l’icône Chazal, un système médiatique.
Je connais Sarah Vajda, et m’en félicite. Sarah est un véritable écrivain, un volcan tumultueux, généreux et passionné. Il se peut qu’elle déborde et qu’elle fasse ici ou là quelques dégâts. Et alors ? N’est-ce pas le propre d’un volcan de brûler un peu sur son passage ? On ne trouvera pas chez elle de facilité, ni de forme ni de fond. Elle est d’une haute exigence. Ainsi n’est-il pas pour elle de sujet secondaire, pour peu qu’elle l’ait fait sien. La biographie de Claire Chazal qui lui fut commandée, elle s’en est saisie comme d’un prétexte pour en faire un véritable roman sur les dérives médiatiques de notre temps.
Un soir que nous dînions, Sarah et moi, nous échangeâmes quelques menus propos sur Le Cid, sur Bonaparte et sur Montherlant. Nous en étions à l’honneur, à l’audace, à la France. Je crois être plus politique qu’elle mais elle me surclasse en littérature. Ce soir-là, elle m’incita à redécouvrir Montherlant, cet écrivain que j’avais jusqu’alors négligé et sans doute jugé un peu vite. « Service inutile », me dit-elle en forme de conclusion. Service inutile, c’est, hasard des choses, l’ouvrage qui m’apparut bientôt sur l’étal d’un bouquiniste. Justement, ce service mal rémunéré que Sarah rendit à un piètre éditeur fut peut-être inutile, et sans doute aujourd’hui le regrette-elle, mais, parce qu’elle en fît, elle doit savoir aujourd’hui, à la veille de son procès, qu’il l’honore et ne la déshonore nullement. Service inutile, c’est là la véritable noblesse, celle qui appartenait à Montherlant et qui appartient aujourd’hui à Sarah, et si peu à Claire, qui, elle, au faîte de sa renommée, veut encore et toujours toucher le tribut de la gloire iconique, sans en payer un peu la rançon qui s’appelle Vérité.
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Ce que la littérature fait à TF1
Par Stéphane CHAUDIER
Il y a quelques années, un journaliste amochait un paparazzi. L’affaire fit grand bruit, et ce n’est que justice. Qu’un mandarin de l’image donne une petite leçon de savoir vivre à un voyou du même monde (l’image), rien de plus normal ; mais il aurait fallu que la chose se fît avec élégance… L’élégance, c’est au contraire la spécialité de Claire Chazal. Avec tact et discrétion, elle vient de faire interdire « la biographie romancée » que lui consacre Sarah Vajda (Claire Chazal, derrière l’écran, éditions Pharos, J.-M. Laffont). L’affaire, cette fois, ne fait aucun bruit. Chazal, Vajda, les noms parlent d’eux-mêmes. La partie est trop inégale. Mais pourquoi, dans ces conditions, avoir recours à la célèbre Xe chambre correctionnelle de Nanterre ? Un petit bataillon de lecteurs ferait-il peur à la grande armée des téléspectateurs ? Qu’est-ce que les mots ont bien pu faire à l’image pour qu’elle sorte ainsi de ses gonds ? Pour ceux qui s’intéressent au pouvoir de la littérature, qui pensent qu’elle peut et doit dire quelque chose du monde où nous vivons, la question est d’importance. Saisissons-là quand il est encore temps, avant les juges ne la tranchent.
Inutile de barguigner : à l’évidence, la femme qui, sur la page couverture, choisit de faire apparaître cette énigmatique formule, « biographie romancée », aime les mots. Elle sait que seul l’oxymore (l’alliance des contraires) ménage « assez de lumière pour ceux qui ne désirent que de voir, et assez d’obscurité pour ceux qui ont une disposition contraire ». De fait, la « biographie romancée » de Vajda prétend apporter à la critique des médias le renfort d’un point de vue littéraire. Mais sur un tel sujet, que peut-on dire de plus qui n’ait déjà été dit ? Après tout, ceux qui veulent savoir le savent : le capitalisme s’est emparé du monde des loisirs après avoir avalé celui du travail. Si vous estimez que TF1 est un mauvais éducateur, si, comme Péguy, vous croyez que « flatter les vices du peuple est encore plus lâche et plus sale que de flatter les vices des grands », alors, vous insultez les téléspectateurs. Vous les prenez pour des aliénés, c’est-à-dire pour des idiots ; vous pensez que les gens sont incapables de discerner par eux-mêmes leur intérêt et leur plaisir. Vous êtes un esprit chagrin ; pire : un élitiste.
Voilà pourquoi, sans scrupule aucun, les libéraux ont pu confier au Capital le soin d’éduquer la nation française. Sarah Vajda est de ceux qui ne s’y résignent pas. Elle prétend rendre compte du nouveau malaise dans la civilisation là où il se fabrique, c’est-à-dire à TF1. Sa « biographie romancée » raconte l’ascension fulgurante de la petite Claire. Très vite, le récit de cette vie devient instrument de pensée et de combat. S’agit-il de livrer des faits, et rien que des faits ? De publier les bulletins de paie de la star du JT ? De montrer les photos du mari, de l’enfant, des amants ? Nullement. Sarah Vajda ne mange pas de ce pain-là. Elle imagine le dialogue, tour à tour complice et tendu, entre Claire et l’un de ses jeunes confrères. Au fur et à mesure que l’idole lui confie son histoire, ses émotions, les contradictions qui la minent, le zélé défenseur se prend à douter. Et le lecteur avec lui. Plus l’intimité recréée de Claire Chazal se révèle, et plus on pense à Pascal, parlant des libertins : « ils sentent leur néant sans le connaître ».
Après tant d’autres, Sarah Vajda le prouve : seul un littéraire peut se targuer de faire de la compassion un outil d’impitoyable analyse. En bonne romancière, la biographe a imaginé, éprouvé, rendu plausibles les affects de la star et de son public. Sa critique procède de la sympathie. Le sentiment et l’intuition peuvent donc rendre les plus grands services à la raison : c’est là tout le secret de la littérature. Pédagogue inspirée, Vajda explique le succès de Chazal et montre pourquoi ce succès est notre honte. La présentatrice vedette de TF1 incarne la petite française modèle. Provinciale, elle aime le travail bien fait. Elle en est récompensée. Jolie, elle porte à l’écran les emblèmes de la femme moderne : elle élève son fils seule, elle veut être heureuse en amour. La vérité se dégage : Claire est un personnage de roman. Sentimental et bien pensant, ce roman est fabriqué par et pour TF1. Le chazalisme est notre bovarysme. De ce romanesque à deux sous, Vajda a fait la critique. Le genre volontairement ambigu qu’elle adopte, qu’elle invente peut-être, se prête au sujet. Petit à petit, par magazines interposés, TF1 transforme la journaliste en icône. Claire y consent ; elle s’abandonne à la célébrité, acquiert à ses propres yeux la consistance qui lui manquait. La messe est dite : dès qu’ils la regardent, les Français cessent de s’informer ; ils consomment une image. Tout ce qui vient du monde est insignifiant, rapporté aux infinies variations du sourire, du tailleur, des mèches de la nouvelle star. Le spectacle et le marketing s’imposent jusque dans l’enceinte sacrée de l’info. Le triomphe de la Madone du JT consomme la déroute de la pensée civique.
Il n’est pas de bon récit qui ne rende intelligible la complexité des temps. Tandis que Claire s’identifie à son succès sans jamais en interroger les présupposés, son collaborateur et sigisbée (personnage fictif) découvre à quel point tout est faux à TF1. La télé, cette seconde nature, impose l’artifice consumériste comme norme. Elle évince toutes les autres formes de sociabilité. De tout cela, Claire choisit de ne rien savoir. Dans le miroir que sa biographe lui tend, elle refuse de se regarder. Pire, elle nous défend de la regarder. L’autorité de la célébrité, qui ne repose sur rien d’autre qu’elle-même, l’emporte sur celle que confère la recherche patiente, laborieuse et incertaine de la vérité. Que, parfois, la littérature soit ce preux chevalier qui porte haut les couleurs de la vérité, voilà qui rassure. Mais qu’elle soit, pour cette raison même, traînée en justice, voilà qui indigne et consterne.
Stéphane CHAUDIER, Maître de Conférences (Lettres)
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Censurer le réel
Par Stéphane CHAUDIER
France, septembre 2006. Vous tenez entre les mains un objet étrange : quelque chose de vivant, et pourtant déjà mort ; quelque chose d’inerte, et qui palpite encore ; un trésor qu’on brûle de partager, et qu’on gardera pour soi seul. Cette chose étrange, dont on croyait qu’elle n’existait plus, c’est un livre interdit.
Ce livre est consacré à Claire Chazal. Sarah Vajda en est l’auteur. Il s’intitule Derrière l’écran (biographie romancée), éditions Pharos. Est-ce un livre obscène ? Nullement. Le fils, le mari, les amants ? L’anecdote n’est là que pour le décor. Elle sert la thèse du livre. Puisque Claire est une femme, il fallait bien expliquer comment cette femme est devenue une image. « Juste une image », dirait Godard. Les avocats de Mme Chazal invoquent justement le droit à l’image. Comprenons : le droit de n’être qu’une image, une image qu’on contrôle et qui proclame : « regardez-moi ; je suis la vérité et la vie ; moi seule existe ». Toucher à l’image, c’est donc toucher à l’être. Cette « image-légende » suspend la parole, décourage la critique, interdit le commentaire. On a touché au vers, disait Mallarmé. Faut-il toucher à l’image ? Ce serait l’une des tâches de la littérature contemporaine, si elle voulait être réaliste.
Au cœur de son livre, Sarah Vajda permet de comprendre les ressorts de la censure. Claire souffre du « complexe de Lamartine ». Les portraits qu’on fait d’elle la meurtrissent. Elle ne consent qu’à l’autoportrait qu’elle distille au fil des magazines. C’est la maladie du siècle – et elle l’incarne. Qu’y a-t-il donc « derrière l’écran » qu’il faut à la fois taire et montrer ? La biographe dévoile l’œuvre d’une vie. Elle pourrait se résumer par ce vers de La Fontaine : « Je me dévouerais donc, s’il le faut ». Pour les Classiques, se dévouer signifiait « se sacrifier ». Claire est l’héroïne d’un tel sacrifice. Sans cesse, sa vie doit pouvoir se confondre avec l’image qu’elle veut en donner. Les magazines, la presse people authentifient le miracle : derrière l’écran, il y a encore et toujours de l’écran, une image qu’on appelle « la vie privée ».
La femme incomparable, qui accroche la lumière comme personne, se révèle être une femme fragile, c’est-à-dire ordinaire. Unique et banale, Claire, comme tout le monde, veut être aimée. Elle veut être heureuse. Elle croit y parvenir grâce à un combat permanent, dont elle dévoile les épisodes à la presse. De toutes les épreuves, elle triomphe : sereine et lumineuse. C’est cette image-là que TF1 choisit pour convoquer le monde dans le JT. La formule est bien rôdée. Le monde change, Claire ne change pas. Le monde inquiète, Claire rassure. Le monde est incompréhensible, Claire est limpide. Ses secrets, tout le monde les connaît. Ses craintes, tout le monde les partage : ne pas vieillir et être aimée ; être mère et rester mince. Le sens de la vie est là. En s’invitant au JT, le monde devient quelque chose de semblable à Claire : rassurant et familier.
La petite provinciale qui doutait d’elle-même ne doute plus : TF1 lui a permis d’être aimée, riche et célèbre. Claire leur fera don de sa personne. C’est ce pacte sagement faustien que dénonce le livre. Contre tous les privilèges de l’image, il invoque deux valeurs qui sont aussi deux passions : l’art et la politique. Ce sont des pierres de touche. Par peur de souffrir, Claire jeune fille a renoncé à sa passion, la danse. Par peur de l’inconnu, elle a voté Balladur. Le public, devenu électeur, ne l’a pas suivie. Construite pour servir les intérêts de ceux qui la diffusent, la belle image n’est pas le tout du réel.
Voulez-vous déplaire ? Il suffit de sortir du cercle enchanté de l’image, des émotions qu’elle suscite, de faire valoir les droits de la raison, de la raison qui juge. Comme autrefois les roseaux, qui murmuraient à Midas ce qu’il voulait qu’on tût, la biographie de Sarah Vajda ne cesse de répéter : « Claire, tu es une femme d’aujourd’hui. Tout héroïsme te fait fuir. Tu ne connais de repos, de certitude, que dans le sacrifice professionnel. Les passions te dérangent. Tes désirs sont ceux dont nous parle la presse du cœur. Tu as le visage de la France d’aujourd’hui. Tu es émouvante. Tu es médiocre ».
Dans la biographie de Sarah Vajda, la vie, si peu romanesque, de l’héroïne est moins racontée qu’expliquée et jugée. À sa manière, cette pseudo-fiction est donc un essai sur la France contemporaine. L’analyse est subtile et mérite d’être lue. Mais le livre a déplu. Il est donc interdit.
Stéphane CHAUDIER, Maître de Conférences (Lettres)
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